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Daphnis - Histoire d'une orpheline

 
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Karitas


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MessagePosté le: Lun 5 Déc - 11:34 (2016)    Sujet du message: Daphnis - Histoire d'une orpheline Répondre en citant

La pluie tombait sans discontinuer sur Austrivage. Les lourds nuages, poussés par les vents marins, recouvraient le pays d'un voile noir. Des paquets d'eau dévalaient du ciel, fracassaient les toitures branlantes des maisons. On aurait cru que l’orage voulait noyer entièrement le bourg. Les torrents transformaient les jardins en marigots. Même la grande rue, d'ordinaire bien entretenue, ressemblait à présent à un vaste ruisseau.

La nuit était déjà tombée depuis plusieurs heures ; mais la fureur des vents ne s’apaisait pas pour autant. Avec la disparition du soleil, les lames blanches d’écume tranchaient la côte, et la pluie pénétrait jusqu’à l’os. Plus personne ne s'aventurait dehors, avec un tel déluge. Même la milice locale, d’habitude méticuleuse, s’était recroquevillée à l'abri des tours de guet. Les veilleurs se chauffaient près d'un feu humide, renonçant à promener leurs chandelles dans les avenues vides. Il aurait fallu être fou pour commettre un méfait ce soir-là !

En dépit du mauvais temps, et de la pluie aussi froide que la neige, deux silhouettes bravaient pourtant les éléments. Recouvertes de longs manteaux trainants, elles laissaient dans la boue un sillage que les ruissèlements constants faisait bientôt disparaitre. Elles ne parlaient pas, ni ne regardaient autour d’elles ; personne ne les dérangeait dans leur promenade nocturne.

Des capuchons larges recouvraient leurs têtes et dissimulaient leurs visages. Il aurait été impossible de les décrire, encore moins de deviner leur sexe ou leur race. Avec la furtivité de deux ombres, les deux marcheurs se glissaient entre les façades blanchâtres des maisons, se coulaient dans les ruelles étroites. Tels des serpents d’eau, ils ondulaient sous le rideau de pluie, comme si le climat ne leur causait aucun désagrément. Ils allaient droit vers les docks.

Le quartier du port était le moins bien fréquenté de toute la ville. De nombreux navires, bloqués sur les quais par la tempête, faisaient le gros dos. Leurs carcasses craquaient et grinçaient sous les assauts des vagues. Il y avait là des galères de Kalimdor, des voiliers elfiques, et bien sûr les nombreuses embarcations de pêche. Un galion solide, qui assurait d'habitude la liaison vers Theramore, crevait le ciel de ses trois mats.

Cependant les deux voyageurs ne se dirigeaient pas vers les vaisseaux de la jetée. Au contraire, ils se dirigeaient vers le faubourg Ouest, là où les entrepôts, les tavernes et les masures s'entassaient dans le plus grand désordre. N’importe quel étranger se serait perdu dans ce coupe-gorge ténébreux, mais il devait s’agir d’habitués. Ils s'arrêtèrent devant une bicoque borgne, aux murs de torchis mal agencés ; aucune lumière ne filtrait par les carreaux brisés. Le premier marcheur, pourtant, sortit un poing ganté de sous sa cape et frappa quatre coups sur la porte vermoulue.

Un petit judas s'ouvrit, laissant apparaitre l'œil bouffi d'un garde. Après un grognement, le portier fit jouer la serrure et leur fit signe d’avancer. Sans baisser leurs capuchons, les deux visiteurs entrèrent dans la pièce. Leurs talons martelèrent le sol de pierre avec des claquements sinistres. Le petit homme joufflu qui les avait introduits, sans doute un demi-nain, clopina jusqu'au fond de la pièce, avec pour tout commentaire un bougonnement :
« Vous êtes en retard.
-Le temps n'a rien arrangé », commenta le premier des mystérieux marcheurs.

Sans rien ajouter, le demi-nain tira sur un anneau dans le sol, soulevant une trappe en chêne. Aussitôt des rayons de lumière chaude envahirent la pièce. Les deux silhouettes noires s'engouffrèrent dans le passage, que le portier referma aussitôt. Après une volée de marches inégales, ils arrivèrent dans une grande pièce en terre battue, aux murs de roche soutenus par des poutres. Une dizaine d'individus louches y devisaient à mi-voix, jouaient au tarot autour de quelques caisses et de plusieurs bouteilles de porto.

Dès leur arrivée, les deux individus jetèrent un malaise. Les participants à la réunion se turent et leur jetèrent des regards, les uns méfiants, les autres franchement antipathiques. Un des joueurs de cartes se leva et s'épousseta les mains. C'était un homme de haute taille, les joues mal rasées, les yeux bleus intenses et fouineurs. Il avait les cheveux longs, ramenés en queue de cheval, un nez cassé et plusieurs dents manquantes, ce qui renforçait son sourire carnassier.

A ses mains, il portait plusieurs bagues de mauvaise qualité, ainsi que des mitaines grises. Son costume tenait à la fois du gentilhomme et du va-nu-pieds, avec sa redingote élimée, son jabot blanc sans bouton et son pantalon bouffant déchiré en plusieurs endroits. Ses boutons de manchette étaient en cuivre, un sabre damasquiné et un pistolet à la crosse décorée d’ivoire étaient rangés dans sa large ceinture. Il adressa un sourire en coin à ses deux invités et tendit une main affable :
« Ce vieux Winslow. Je croyais bien qu'on ne te reverrait pas avant longtemps.
-Je ne pouvais pas manquer l'occasion de reluquer ta sale trogne », ricana le dénommé Winslow, en abaissant son capuchon.
C'était un homme entre deux âges, les cheveux poivre-et-sel, la mâchoire carrée décorée d'une barbiche grise. Il avait les sourcils épais, les yeux enfoncés dans leurs orbites. Il souffrait d'une espèce de tic nerveux qui faisait trembler ses mains, mais ça ne l'empêcha pas de serrer celle de son hôte avec vigueur.
« Alors, Mathew, comment vas-tu, vieux renard ? S’enquit l’invité. Il parait que les affaires ont été bonnes pour toi, dans l'Ouest ?
-Tu parles ! Qui t’a raconté ces conneries ? Avec ces derniers événements, il n'y a plus grand chose à faire pour gagner sa croûte. Gilnéas fermée, c'est une bonne part de mes contacts commerciaux qui saute. Le métier de marchand libre est en crise !
-Le mur est donc vraiment infranchissable ?
-Plus que tu ne le crois. Ces damnés Gilnéens ont fait les choses en grand cette fois.
-Mais tu as encore des amis de ce côté de la frontière, non ?
-Les dieux soient loués, il m’en reste, et qui paient honnêtement ! Ironisa Mathew. En parlant d'amis, tu nous présentes ton comparse ? »

Il jeta un regard de biais au deuxième visiteur, qui n'avait toujours pas baissé son capuchon : il était des pieds à la tête drapé dans son épais manteau boueux. Impossible de voir la moindre parcelle de sa peau. Tout au plus devinait-on sa forme vaguement humanoïde, une taille haute et une silhouette vaguement cambrée.
Winslow se gratta la barbiche, et esquissa un sourire moqueur :
« Tu n'as pas encore reconnu ma Mirthea ? Allons ma grande, retire ta capuche. Mais reste sage, n'est-ce-pas ? »

Une main élégante, d'un rose pâle, terminée par des ongles griffus, sortit du manteau. Avec un geste rapide et délicat, la main retira le capuchon. Un murmure de surprise et d'étonnement parcourut l'assistance : c'était une femme d'une incroyable beauté, le nez pointu, les yeux mutins et les lèvres bien dessinées, soulignées par une couleur d'un noir d'encre. Elle avait une chevelure d'un noir de jais, abondante, bouclée, tombant avec grâce autour de son visage anguleux. Ses pommettes saillantes, ses grandes orbites blanches et les deux cornes torsadées qui sortaient de son front trahissaient une origine non-humaine. Mais sa nature monstrueuse était loin de dégoûter tous les spectateurs, à en juger par leurs expressions ravies.

Mathew émit un long sifflement appréciateur et claqua de la langue :
« Elle se bonifie avec le temps, la petite.
-trop aimable, répondit la succube (car c’en était bien une) en lui adressant un clin d’œil et un sourire, reprenant aussitôt une mine blasée.
-Non, c'est plutôt qu'elle ne change pas d'une ride, corrigea Winslow. Mirthea, voyons ! Tes manières ! »
Un Troll s’était rapproché de la démone pour la dévisager de près, et avait rapproché une main curieuse pour toucher ses cornes. Mirthea avait fait semblant de lui mordre le doigt, mais elle tourna une tête innocente vers son maitre.
« Ces bestioles, si on ne les surveille pas…, éluda Winslow en se massant les yeux.
-Rakaz ! Recule ! Ordonna Mathew au Troll, qui fit deux pas en arrière en gloussant. Tu as donc toujours cette adorable créature ? » Reprit le chef des contrebandiers.
Le démoniste hocha de la tête. Les pactes démoniaques ne se rompaient pas si facilement, et il entendait bien conserver sa petite chose de compagnie encore de longues années. C’était un garde du corps aussi efficace qu’agréable à regarder, et elle l’avait sorti de plus d’une situation difficile, surtout depuis qu’il faisait ces longs voyages jusqu’à Lordaeron.

« Ta collection se complète ? Interrogea Mathew.
-Assez à mon goût, acquiesça Winslow, j’ai récupéré un chien de l’effroi et une diablotine dont je ne suis pas mécontent.
-Félicitations ! Tu n’as pas perdu la main à ce que je vois.
-Tu n’as pas perdu de temps non plus, répondit le démoniste, tout en écartant les mains et en souriant à l'assemblée. Toi aussi, tu t'es bien diversifié. C'est une belle bande de tueurs que tu as là. »
Quelques grognements de défis saluèrent sa remarque. Il y avait des représentants de plusieurs races dans la bande, en plus de la dizaine d’humains ; dont certaines très mal vues de l'Alliance, sans compter le Troll.
"Eh oui, je suis un homme plein de ressources, reconnut Mathew en faisant un clin d'œil. Là où je fais affaire, les gars savent que y’a du butin à la clef.
-C'est justement parce que tu es un homme subtil que tu as su rebondir, apprécia Winslow.
-Ouais. Mais chasser le Worgen est loin d'être un passe-temps aussi sympathique que ça en a l’air, crois-moi, regretta le truand en prenant son invité par l'épaule. Enfin, au moins ça paie bien."
Il eut un petit rire sec, partagé par quelques-uns de ses camarades. L'un d'entre eux, un orc musculeux et torse nu, avait un ricanement particulièrement lourd. La succube regarda le peau-verte avec une lueur de curiosité malsaine qui fait taire son rire grossier.
"Mais je suppose que tu n'es pas venu pour parler de mes parties de chasse ? Reprit Mathew en glissant un sourire malin.
-Tu es perspicace, reconnut Winslow. On m'a dit que tu avais fait quelques trouvailles et tu viens de parler de butin. Je suis curieux de voir ce que tu as dégoté en matière de grimoires, baguettes… Ce genre de choses.
-Je t’ai mis ça de côté, tu sais ! Je savais que tu ne manquerais pas de passer. Je pense que ça va te plaire", opina Mathew en claquant des doigts.
Un gros Tauren taciturne, à la fourrure noire et à la crinière teinte en rouge, se leva avec lourdeur de la caisse où il était avachi. Il tira un rideau qui dissimulait une autre pièce, au fond de la salle, et Mathew y entraina son partenaire.

« Mirthea, pas de bêtises avec ces messieurs, ordonna Winslow par-dessus son épaule. Ils doivent encore servir.
-Selon vos désirs, maitre », susurra la démone.
La seconde pièce était beaucoup plus petite et bien moins éclairée – Winslow suspectait que Mathew voulait cacher la véritable qualité de ce qu’il avait à vendre. Plusieurs piles de boites, coffres et grosses malles s’entassaient à qui mieux mieux dans le réduit, certaines couvertes de vieux draps. Le malfrat s’empressa d’ouvrir plusieurs des coffrets, produisant plusieurs objets avec fierté. Il les énumérait et les passait à Winslow, qui faisait à chaque fois un commentaire :
« Regarde-moi ça. Un livre magnifique, relié en argent, s’il-vous-plait. C’est de l’elfique, mais à en juger par les illustrations, cela parle de démons.
-C’est une vulgaire chronique de la première guerre des Anciens, ricana Winslow. Je suis démonologue, pas archiviste !
-Bah, ça intéressera bien un aventurier ! Et ça : un petit bâton qui appartenait à un sorcier murloc.
-Crâne de battrodon monté en pointe avec perles noires, c’est une sorte de vaudou primitif, estima le démoniste en se grattant le menton. J’en tirerai peut-être un peu de mana…
-Une bague retrouvée sur une mage ; on l’a vue invoquer plusieurs élémentaires d’eau en l’effleurant. Elle m’a coûté deux types !
-Voilà qui est plus intéressant, se pourlécha Winslow. Des enchantements de contrôle. Avec un peu de calligraphie, on devrait pouvoir les transférer.
-Et puis j’ai une caisse complète de tes… Trucs.
-Mes trucs ? Répéta le visiteur, surpris.
-Oui, tu sais, les fragments verdâtres…
-Les pierres d’âme ? » Chuchota Winslow, cette fois vivement intéressé.

Mathew hocha de la tête, reprenant sur le ton de la confidence :
« Une bonne quinzaine. On a trouvé la grotte d’une sorcière, à la frontière avec Hautebrande. J’ai tout de suite reconnu ces machins à leur lueur étrange.
-Elle n’a rien d’étrange, commenta Winslow. Je peux les voir ?
-Bien sûr… voyons… Où les ai-je rangées déjà ? Ah, voila ! »
Il déplaça plusieurs coffrets, écarta quelques vieux tissus poussiéreux. En dérangeant le matériel, il poussa un caisson en bois d’où sortirent quelques cris, puis des vagissements. Il leva les yeux au ciel :
« Misère, cette saleté s’est réveillée ! »
Il tendit à Winslow un fragment d’âme luminescent, tout frais sorti d’un coffret noir. La pierre irrégulière pulsait d’énergie gangrénée, se reflétant dans les pupilles dilatées du démoniste. Winslow la prit en main et la tapota du doigt, en plaisantant :
« Tu as des enfants maintenant, vieux gredin ?
-Les dieux m’en gardent ! On l’a trouvée avec notre dernière traque. J’imagine que cette Worgène voulait la manger.
-Quelle horreur. Et toi, grand prince, tu l’as recueillie ?
-Ouais, pour quelques temps. C’est une marchandise de qualité, tu sais. Si on la garde en bonne santé, le roi Gordok pourra nous en donner un bon prix. Il est friand de viande tendre. »

Il ouvrit le dessus du caisson en bois d’où venaient les pleurs. Visiblement, la boite avait été aménagée pour un long trajet. Des trous avaient été percés sur les côtés et le couffin était couché dans une bonne épaisseur de paille. C’était un tout jeune nourrisson, âgé d’à peine un mois.
« Tu n’as pas idée de la fréquence à laquelle cette saloperie mange, assura Mathew. Enfin, encore une semaine à tenir, et on en sera débarrassés.
-Une semaine, dis-tu ?
-Ouais, la Fierté du Gladiateur l’embarquera pour Gentepression. J’ai vu ça avec leur capitaine, il approvisionne déjà le palais de Hache-tripes. Il me paie, je lui balance le paquet.
-Tu es moins sentimental que tu n’en as l’air.
-Eh ! Je ne la connais pas, cette gosse ! Tout ça ne me regarde pas, tu sais. »
Winslow reposa la pierre d’âme et demanda :
« Tu me demandes combien pour ta camelote ?
-Camelote ! Tu me vexes ! Toute une saison de butin sélectionné exprès pour toi…
-Je t’en donne cinquante pièces d’or. »

Mathew le fit répéter, car la petite ne cessait de hurler. Il finit par aboyer à l’une des filles de son équipe, une Gobeline malicieuse, de trouver un moyen de faire taire le nouveau-né. Pendant que la nourrice improvisée s’éloignait (en chantant une berceuse qui parlait de boulons et de clefs de douze), le chef des contrebandiers reprit :
« C’est cent cinquante pièces minimum, vieux. Je veux pouvoir embaucher des nouveaux bras ! Je t’ai dit, j’ai perdu au moins trois gars rien que pour la bague…
-Mettons quatre-vingts, alors.
-Cent-vingt-cinq.
-Cent tout rond, et je prends l’enfant.
-L’enfant ? Qu’est-ce que tu vas en faire ?
-Qu’est-ce que ça peut te faire à toi ? Combien t’en donne le capitaine de la Fierté du gladiateur ?
-Trois pièces d’or.
-Je t’économise une semaine de soins maternels, tu n’y perds pas.
-C’est toi le sentimental maintenant. Depuis quand récupères-tu les orphelines ?
-Oh, balance-moi juste le paquet. Tout ça ne te regarde pas, tu sais. »

Mathew tiqua, puis partit d’un grand éclat de rire.
« Tope-la, camarade ! Et maintenant, allons voir comment se porte ta « fille ».
-Tu parles de ma succube ?
-Non, de cette mioche. Ta démone, je ne doute pas qu’elle aille à merveille. »
A peine étaient-ils revenus dans la pièce commune que Mathew annonça le marché conclu. Les rires gras fusaient, les brigands félicitant le nouveau « père ».
Winslow souriait intérieurement, en faisant un signe de tête affirmatif à la succube. Seule elle devait comprendre ce qu’il avait en tête. Elle observa la petite enfant, à qui la Gobeline tentait de faire avaler une tasse de lait caillé. La démone pencha la tête de côté, et cligna des cils. Madame Winslow avait son anniversaire qui approchait à grands pas. Restait à savoir combien de rides elle allait perdre grâce à l’énergie vitale de ce nourrisson…



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MessagePosté le: Lun 5 Déc - 11:34 (2016)    Sujet du message: Publicité

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Karitas


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Inscrit le: 24 Nov 2016
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MessagePosté le: Lun 5 Déc - 11:39 (2016)    Sujet du message: Daphnis - Histoire d'une orpheline Répondre en citant

Les sabots des chevaux caracolaient sur les cailloux incertains du sentier ; autrefois, Elwynn était un lieu bien entretenu, avec des routes larges et bien pavées. Mais depuis quelques années, l'entretien des voies laissait à désirer.
Les villages voisins, accablés de travail, ne trouvaient plus le temps de faucher les bas-côtés, si bien que des bosquets épais de fougères, de prêles et de chiendent montaient à l'assaut des talus. Dans les creux, les intempéries successives avaient formé des sillons profonds où les charrettes venaient régulièrement s'enliser ou briser une roue.
En dépit de tous ces désagréments, la route principale, qui reliait Comté-du-Lac à Comté-de-l'or, conservait une assez bonne tenue, grâce aux efforts des deux magistrats locaux. L'état des pavés était un facteur prépondérant dans les flux commerciaux entre les deux provinces.


Malheureusement pour lui, Dane Winslow avait opté pour des chemins de traverse. Et quand on s'écartait de la voie royale, on voyait l'épaisseur des bois reprendre le dessus sur la main de l'homme. Par excès de prudence, il avait jugé préférable de voyager en empruntant les sentes forestières.
Ce n'était pas tout-à-fait idiot, quand on songeait à sa compagne particulière. La plupart des gens n'appréciaient pas de tomber nez-à-nez avec une succube - de l'hypocrisie et de la superstition ridicule, selon Winslow, mais il fallait faire avec. Le petit peuple craignait les démons et les hautes instances les haïssaient.
Il est vrai que le royaume de Hurlevent fraichement rebâti avec quelques griefs envers la Légion et tout ce qui pouvait avoir des ailes et des cornes, on ne pouvait guère l'en blâmer. Mais enfin, c'était pour cela que le brave démoniste trottait à travers les sous-bois.


La forêt d'Elwynn est une des plus denses du royaume de Hurlevent, surtout dans sa partie Nord. Montés sur deux chevaux, le maitre et sa servante cornue guidaient du talon deux petits chevaux rétifs, montant et descendant les contreforts des montagnes.
C'était en suivant les vallées, en évitant avec soin les crêtes des collines, qu'ils espéraient atteindre en toute discrétion Comté-du-Nord, où les attendait madame Winslow. Dans cette région escarpée, les ours et les loups hantaient les tertres, fouillaient les buissons à la recherche de pitance.
Un des effets bénéfiques de la magie de l'ombre était l'emprise de terreur qu'elle faisait naitre chez les bêtes vulgaires. N'importe quel animal doté d'un peu d'instinct sentait la marque de la corruption, et préférait éviter les deux cavaliers, cachés dans leur tanière.


Il en allait différemment des Kobolds, dont l'activité semblait s'être intensifiée ces dernières années. Quand ils étaient passés près de Veine-de-jaspe, Winslow s'était autorisé un modeste détour vers le camp minier. Propriété du royaume, l'excavation abritait une petite communauté d'ouvriers avec leur intendance.
C'était une étape idéale, où le sorcier échangea quelques pièces d'or contre un peu de viande salée. Mais les rumeurs des mineurs l'avaient confirmé dans ce qu'il suspectait : les Kobolds devenaient un vrai problème dans la vallée.
A peine étaient-ils sortis des barricades autour de la mine que Winslow et sa succube avaient entendu les couinements grognons des créatures. Ils en avaient rencontré plusieurs bandes, dans les heures qui avaient suivi. A la différence des animaux communs, les Kobolds n'avaient que peu de bon sens.
Il avait fallu quelques traits de l'ombre pour arracher l'âme des plus courageux hommes-rats, ce qui avait mis en fuite le reste de leur clique. Tout de même, cela devenait problématique. Winslow, tout en mordillant dans un saucisson sec, ruminait de sombres pensées.
Il était habitué aux désagréments des longs voyages. Les plaines d'Arathi, les marais des Paluns, les collines de la Steppe Ardente, étaient réputés des endroits où le danger vous guettait à chaque carrefour. Mais si voyager au sein du Royaume de Hurlevent devenait en soi périlleux, il allait devoir reconsidérer ses projets de voyage d'étude.


Il en était là dans ses réflexions quand les pleurs de la petite attirèrent son attention. A quelques mètres derrière lui, le cheval de la démone avait fait un petit bond pour passer une vieille souche morte. Le nouveau-né, soigneusement langé dans un vieux drap, avait été réveillé par l'acrobatie, et ne s'arrêtait plus de gémir.
"Faites taire cette enfant, Mirthea, grommela l'homme en fronçant les sourcils. Elle va nous attirer encore de cette vermine."
La succube, qui tenait le couffin sous un bras, pencha la tête de côté et plissa les yeux :
"Je crois qu'elle a faim, maitre.
-Sainte Ténèbre, jura l'homme mûr. Elle va me coûter toutes mes pierres d'âme à ce train. Je croyais qu'une seule suffirait pour le trajet."


Il tira sur ses rênes et attendit que sa compagne de route passe à sa hauteur. Jetant un regard méprisant au petit corps, qui était aussi blanchâtre que son linge, il jeta :
"Pas question de gaspiller encore une âme pour elle.
-Alors, que suis-je sensée lui donner ?
-Est-ce que je sais, moi ? Bougonna Winslow. Trouve autre chose, c'est tout. Tu as un corps de femme, non ? Tu n'as qu'à l'allaiter."
La succube haussa un sourcil interrogateur.
"-Vous êtes sérieux ?
-Le contact physique te répugne ? C'est nouveau.
-Je ne suis pas sûre que ça soit aussi simple, répondit-elle. Il ne suffit pas d'être une femme pour pouvoir donner le sein."
Winslow fit un geste exaspéré de la main :
"Bon, bon, tu ne vas pas me faire la leçon !"
La démone serra les dents alors qu’un étau invisible lui comprimait la trachée. Elle inclina la tête en signe de soumission, tandis que son maitre renchérissait :
"Je te donne cinq minutes pour calmer ce petit monstre, débrouille-toi pour lui trouver des baies, ou plonge-la en léthargie, je ne sais pas... Tu es supposée être une créature pleine de ressources. Fais à ta guise mais dépêche-toi. Je ne supporterai pas ses hurlements toute la journée."
La succube bloqua ses mâchoires et le laissa reprendre un peu d'avance. Petit à petit, le collet magique relâchait sa gorge. Elle se passa une main sur la nuque en jetant un regard noir à son propriétaire. Au début, le pacte avait été intéressant. Elle avait fait toutes sortes d’expériences avec des victimes plus ou moins consentantes. Mettre ses talents d’enjôleuse et de tortionnaire au service de ce petit homme imbus de lui-même s’était montré… Distrayant. Puis il s’était montré de plus en plus autoritaire, exigeant, taciturne. Plus le temps passait et plus la servitude devenait insupportable. Elle avait soif de découvertes, de pouvoirs et de plaisirs – des rêves qu’elle ne pouvait que difficilement contenter au service de cet individu procédurier.
Elle pencha la tête sur l'enfant qui hoquetait et vagissait dans le creux de son bras. Le visage de la petite chose était livide, sa peau presque translucide. Ses lèvres étaient bleuies et tout son corps presque glacé. La démone lui tapota le nez et susurra une incantation de torpeur, puis, à mesure que l'enfant se calmait un peu, un projet commença à germer dans l'esprit retors de la tentatrice. Un sourire amusé apparut sur son visage élégant.


Quelques secondes après, une flèche venait se planter dans son dos, entre les omoplates. N'importe quel Humain frappé par ce trait aurait probablement roulé de la selle, raide mort. Mirthea poussa un cri de surprise et de douleur. La seconde d'après, elle sautait au sol, évitant un autre projectile.
"Par tous les enfers !" S'écria Winslow en incantant une sphère d'énergie occulte autour de lui.


Des bosquets environnants sortirent des silhouettes masquées. Ce n'étaient pas des Kobolds, mais des Humains en habits usés, brandissant des poignards, des couteaux et des gourdins. Les archers, camouflés dans les branches basses des gros chênes, faisaient pleuvoir de nouvelles flèches.
Winslow poussa un soupir exaspéré. Ce voyage ne se passait pas DU TOUT comme il l'avait espéré. Il projeta deux boules de feu sur les plus proches bandits, qui tombèrent en arrière, hurlant de douleur. Puis un trait d'ombre balancé à la hâte manqua de peu un des archers, mais lui fit assez peur pour le faire tomber de son perchoir.
D'un rapide coup d'oeil, il s'assura que Mirthea se débrouillait. La succube avait déposé l'enfant aux pieds de son cheval, puis la démone avait laissé tomber à terre sa longue cape. A la vue de son corps voluptueux à demi-nu, les brigands avaient marqué une pause contemplative. Ces quelques secondes elle les avait mises à profit pour tirer de sa ceinture son fouet barbelé.
Elle sauta sur le malfrat le plus proche, tout en cinglant deux autres avec la longue lanière acérée ; elle renversa à terre sa cible et rapprocha ses lèvres de sa bouche, aspirant en un instant toute son énergie vitale. Le corps du malandrin se desseécha à vue d'oeil.


Winslow profita de la stupeur des assassins pour projeter deux nouvelles salves de sphères d'ombre sur eux. Les bulles d'énergie s'écrasèrent sur la tête ou la poitrine des soudards, brisant le fil de leur vie avec une facilité déconcertante.
Il avait fallu moins d'une minute pour régler leur compte aux détrousseurs. Winslow s'épousseta les mains sans faire de commentaire, regardant distraitement la succube ranger son fouet. Il s'accroupit auprès d'un des cadavres pour l'examiner.
Il était tout de même étrange que ces bandits de grand chemin n'aient pas fait de mise en garde. D'ordinaire, on hurle "la bourse ou la vie", ou quelque chose de ce genre, avant d'agresser les marchands. Attaquer d'emblée serait la signature d'amateurs.
Pourtant, ces individus avaient tout l'air de professionnels. Ils portaient des ceintures et des masques d'un rouge écarlate, ce qui faisait penser à un signe distinctif, voire à un uniforme. De plus, ils portaient de nombreuses cicatrices, comme s'ils avaient vécu de brigandage depuis longtemps.
Pourquoi alors avaient-ils foncé sur eux sans mise en garde ?


L'explication arriva bientôt avec les aboiements de plusieurs chiens et quelques exclamations à voix hautes, se rapprochant d'eux à grands pas. Visiblement la troupe était nombreuse. C'étaient probablement eux qui avaient rabattu les bandits rouges.
Winslow fit un geste rapide de la main à la succube, qu'elle sembla comprendre. Elle retira d’abord la flèche dans son dos et en lécha le sang qui coulait, lentement, pour faire travailler les nerfs anxieux de son maitre. Elle s'étira langoureusement, bâilla, observa sa manucure et quand il commença à incanter à nouveau le garrot magique, elle se fondit instantanément dans le décor, aussi invisible qu'un courant d'air.
Seul Winslow, désormais, pourrait deviner sa présence - une précaution nécessaire s'il ne voulait pas finir aussi mort que les brigands - oui, le manque d'ouverture d'esprit des autorités locales était très regrettable.


Bientôt la battue arrivait à leur hauteur : il y avait une bonne vingtaine de soldats portant la livrée bleutée du royaume de Hurlevent, les uns armés de pied en cape sur de puissants destriers, la lance au poing ; les autres, épée dégainée, progressant entre les épais taillis.
A la tête de cette troupe bien équipée et déterminée, marchait le capitaine Dughan. C'était un homme que Winslow avait déjà rencontré à plusieurs reprises, lors de ses visites à Comté-de-l'or. Les deux hommes ne s'appréciaient guère, pour plusieurs raisons évidentes.
La première était que Dughan était un bigot fanatique, régulièrement fourré dans les lieux consacrés à la Lumière. Cela suffisait en soi à faire naitre une inimitié larvée entre les deux hommes, dont les caractères étaient du reste peu compatibles.


Dughan, encore jeune, engoncé dans une armure marquée de plusieurs bosses, suait à grosses gouttes sous un épais heaume en ferraille ; issu d'une longue lignée de fidèles sujets du roi, il avait naturellement consacré son énergie à défendre son bourg et les environs.
Il fronça les sourcils dès qu'il reconnut le voyageur, alors que celui-ci s'écartait vivement du cadavre d'un égorgeur. Desserrant la sangle de son casque, le capitaine aboya :
"Tiens tiens, Winslow... Il est vrai que tu te faisais rare ces temps-ci. Où étais-tu passé ?
-J'étais en villégiature, hasarda le démoniste en essayant d'afficher un sourire aimable, ce qui crispa ses joues. Comté-du-lac est magnifique en cette saison.
-Quelle idée de se promener aussi loin de la route royale ! Tu ne sais donc pas que les bois sont infestés de bandits ?
-Je ne m'intéresse guère à la politique récente, vous savez. Je suis un homme calme et sans histoires, qui mène son petit bonhomme de chemin.
-C'est quand même étrange de tomber sur toi au beau milieu d'une opération de nettoyage. Ne trouves-tu pas ?
-Pure coïncidence cette fois, capitaine, ricana Winslow. Je ne faisais que passer et..."


Les pleurs du nouveau-né recommencèrent, plongeant l'assistance dans un silence stupéfait. L'un des soldats s'approcha du nourrisson, mit genoux à terre et le ramassa.
"C'est un mioche, capitaine !
-Une mioche, corrigea Winslow, qui ne pouvait pas s'empêcher de remettre à leur place ces idiots de fer-vêtus.
-Tu connais cet enfant ? S'étonna Dughan en s'approchant du couffin. Qu'est-ce que c'est que cette histoire encore ?"


Winslow se mit à réfléchir à toute vitesse ; il allait devoir trouver une excuse crédible. Malheureusement, Dughan était loin d'être un imbécile. Tous les incinérer était hors de question. Pourtant, il n'était pas décidé à renoncer à son "paquet".
Ah, réfléchir, cela n'était pas chose aisée, avec cette succube qui profitait de son invisibilité pour tourner sans vergogne autour des militaires. La démone s'approcha d'un des conscrits, un grand sourire aux lèvres, fit mine de lui envoyer un baiser et s'approcha d'un autre...
Qui pivota sur lui-même, l'effleurant avec son épée dégainée. La diablesse fit un saut de côté en lâchant un cri de douleur, qui se mua en soupir de plaisir. Elle était camouflée, certes, mais sa voix portait toujours aussi bien.


La soldatesque resserra aussitôt les rangs en jetant des regards méfiants alentour, les armes brandies. Dughan fronça davantage les sourcils en grommelant :
"Allons bon... Il y aurait des fantômes dans ces bois ? Comme si les Kobolds et les Defias ne suffisaient pas..."


Puis pivotant vers Winslow, il pointa du doigt la toute jeune fille :
"Qu'est-ce que tu trafiquais avec cette petite ?
-Votre méfiance me blesse, s'offusqua le démoniste en portant la main à son coeur.
-Pour ce que ça me fait, bougonna Dughan. Réponds à la question.
-Je l'ai trouvée, mentit Winslow, seule au pied d'un gros arbre. Elle a sans doute été abandonnée par sa mère, quelle tragédie... Je ne pouvais pas la laisser à la merci des loups !
-Quelle bonté, ironisa Dughan. Je ne savais pas que tu avais la fibre paternelle.
-Vous ne savez pas grand-chose de moi, rétorqua Winslow.
-Non, mais je travaille à combler ces lacunes, l'assura le capitaine. J'ai découvert que toi et ta femme, vous avez acheté toutes sortes de composants...
-Des composants ?
-Des produits pour le moins louche, assura le capitaine. Je ne veux pas savoir ce que vous voulez faire avec, mais ça fait belle lurette que des rumeurs courent sur vos activités.
-Des rumeurs en effet, répondit Winslow en plissant les yeux, mais on n'accuse pas les gens sur des rumeurs.
-Non, ne t'inquiètes pas, l'assura Dughan : je trouverai bien quelque chose de sérieux, un de ces jours."


Quelques soldats grommelèrent des menaces à mi-voix. Winslow secoua la tête, conscient que forcer sa chance l'amènerait à passer un sale quart d'heure. Il reconnaissait plusieurs villageois dont la femme n'avait pas très bien supporté les remèdes qu'il avait préparés...


Dughan prit la gamine dans les bras et tenta quelques grimaces pour la dérider, mais la petite continua de pleurer. Il la berça doucement dans ses bras, ce qui était surprenant vu son air martial et ses gantelets en acier, qui lui donnaient davantage l'allure d'un tueur que d'un papa-poule.
"Donc, tu veux adopter cette petite ? Reprit-il en la tendant au sorcier.
-Quo... Je... Parfaitement, bafouilla Winslow, cherchant à retrouver une contenance.
-Je te la laisse alors, concéda le militaire. Mais fais attention, Winslow. Je garderai un oeil sur elle. S'il lui arrive quoique ce soit, je te tiendrai pour personnellement responsable... Et on n'aime pas beaucoup les infanticides, dans le pays."


La succube s'était rangée derrière Dughan, et regarda son maitre avec un air interrogatif, une main levée, toutes griffes sorties, prête à frapper le capitaine dans la gorge, au défaut de la cuirasse. Winslow fit un signe de dénégation de la tête (tant pour sa démone que pour le capitaine) et promit :
"Je prendrai soin de cette petite, sur mon honneur.
-C'est madame Winslow, qui va être contente" ricana Dughan. Et il fit signe à sa troupe de reprendre la traque.


Il y avait encore des Défias dans les bois d'Elwynn.



Dernière édition par Karitas le Lun 5 Déc - 13:18 (2016); édité 1 fois
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MessagePosté le: Lun 5 Déc - 11:43 (2016)    Sujet du message: Daphnis - Histoire d'une orpheline Répondre en citant

C'était le début du printemps. La forêt d'Elwynn se pare de couleurs joyeuses en cette saison : les pacifiques recouvrent les plates-bandes, les clairières sont égayées par des arcs-en-ciel de bleuets, de pavots sauvages, de fleurs des bois aux parfums puissants.
Les troncs des arbres, remplis d'une sève nouvelle, se couvrent d'une mousse d'un vert intense, les bourgeons éclatent en cascades de feuilles aux reflets vifs. Dans les hautes ramures, les écureuils et les oiselets piaillent à qui mieux-mieux.
Même l'ours taciturne, sorti de sa longue hibernation, semble se joindre à la fête, et préfère grappiller les premières baies sauvages, plutôt que de chasser les lapereaux. Bref, on pourrait croire à un paradis champêtre.


Depuis presque quatre années, Winslow avait recueilli l'enfant trouvée. Il l’avait nourrie, il l’avait vêtue, il lui avait offert un toit. Il lui avait donné le prénom de Daphnis. On aurait pu croire qu’il se considérait maintenant comme son père : mais personne n’était dupe. Il ne s’était pas attaché à la fillette : il ne voyait en elle qu'une gêne et un échec, la menace tangible du capitaine Dughan sans cesse à l'esprit.
S'il arrivait malheur à la petite, il risquait bien de se balancer au bout d'une corde. Evidemment, la perspective n'avait rien de très réjouissant. Le démoniste, alors, avait fini par convaincre son épouse d'adopter l'enfant. C’est ainsi qu’il avait subvenu à tous les besoins de cette progéniture tombée du ciel. Elle était devenue la servante du couple, toujours bonne à faire les corvées inventées par l’homme et sa femme.
Sa regrettée femme, devrait-on dire, puisque la pauvre avait été emportée par une fluxion de poitrine l'hiver suivant. Un soir, elle était tombée subitement malade. En dépit de ses connaissances en alchimie, madame Winslow n’avait pas pu trouver de remède. Elle s’était alitée, avait craché du sang pendant trois nuits, puis s’était éteinte. Les mauvaises langues prétendaient que Winslow s'était consolé bien vite dans les bras de madame La Salle, mais qui prêtait l'oreille à de tels ragots ?
Quoiqu'il en soit, le sorcier avait dû tolérer la présence de la gamine pendant tout ce temps. Depuis qu'il était veuf, la présence de cette enfant l'horripilait davantage. Il avait engagé plusieurs nourrices, qui toutes avaient rapidement démissionné, prétextant que l'atmosphère de sa maison n'était pas saine.
Quoi, cette adorable bicoque à l'orée des bois, adossée aux collines escarpées ? Il n'y avait pas cadre plus accueillant, en réalité. Si on ne comptait pas la présence du triste individu qui s'y livrait à ses expériences occultes.
Winslow n'avait aucune morale, et en dépit des avertissements de Dughan, il avait tenté quelques sortilèges sur sa "protégée", en s'assurant bien sûr que ses manipulations ne laissent pas de traces. A l'occasion, la gamine faisait une réserve honnête d'énergie vitale.


Mais il ne pourrait pas continuer longtemps comme ça, se dit-il ce matin-là, en grattant sa barbe naissante. Sur la table vermoulue qui lui servait de bureau, il y avait une lettre mal calligraphiée, maculée de tâches d'encre.
C'était la démission de la dernière gouvernante -une jeune fille appétissante de Comté-de-l'or. Voilà qui le plongeait dans l'embarras. Daphnis allait sur sa quatrième année, et commençait à bégayer ses premiers mots.
Elle avait été témoin de quelques rituels qui auraient fait dresser les cheveux sur la tête des moines les plus tolérants. Le démoniste ignorait de quoi elle se souvenait - probablement de pas grand-chose.
Toutefois, plus le temps passait et plus la situation devenait risquée.
Il devait se débarrasser d'elle, d'une façon ou d'une autre.
Et pas uniquement parce que dame La Salle avait horreur des mioches.


Finalement, il prit sa décision, tira un tiroir grinçant et en sortit un plumeau, un encrier, une feuille jaunie. Il dût verser plusieurs gouttes d'eau dans le flacon d'encre, pour la fluidifier. Par un curieux effet secondaire de ses sortilèges, les liquides séchaient vite dans sa maison.
Heureusement, la gamine ramenait plusieurs seaux d'eau de la source, tous les jours. Elle était au moins bonne à ça ! Fronçant les sourcils, Winslow réfléchit à la façon la plus élégante d'écrire sa requête.
Confier l'enfant à l'orphelinat de lui-même, c'était la solution idéale. Il en coûtait à son orgueil de donner raison à Dughan, sur son incapacité à élever un gosse. Non pas que Winslow souhaitât être un bon père ; simplement, reconnaitre quoique ce soit à ce soldat stupide lui hérissait le poil.
Il gagnait au moins quelque chose dans l'affaire : en se séparant à l'amiable de la morveuse, il se mettait à l'abri des menaces d'enquête à son sujet. Il pourrait peut-être reprendre ses recherches sur les démons avec quiétude ?


Il plia la lettre et la rangea dans une poche de son veston, boutonna les revers de ses manches, se saisit de sa canne de marche. Il jeta un regard circulaire sur son laboratoire.
Entre les étagères, les armoires de livres anciens et interdits, les placards pleins à craquer de flacons visqueux, il cherchait du regard sa succube. Elle était forcément là quelque part.
D'un pas boiteux, il se mit à marcher entre les rangées de grimoires et d'alambics. Depuis une vilaine chute de cheval, l'automne précédent, il avait gardé une hanche douloureuse. Les longs voyages lui étaient désormais interdits, ce qui ne faisait que nourrir sa frustration.
Une frustration qu'il passait régulièrement sur le dos de Daphnis ; les fouets démoniaques ont l'immense intérêt de ne pas laisser de marques tangibles.


Enfin il aperçut la démone, qui tapotait la couverture d'un vieux tome de sorcellerie, au fond de la masure. La baraque n'était pas très grande, mais toutes sortes de rituels et d'enchantements permettaient à de nombreux placards de s'accumuler dans la seule pièce à vivre, ce qui expliquait qu'il ait pu passer cinq bonnes minutes à chercher la démone.
"Mirthea, qu'est-ce que tu fichais là ?
-J'admire votre collection, maitre, susurra-t-elle en se rapprochant de lui sur la pointe des sabots.
-Allons donc. Tu t'intéresses aux livres maintenant ?
-Je m'intéresse à tout ce qui vous fait plaisir, maitre.
-Tu ferais mieux de rester dans ton domaine, ricana-t-il. Tu y es assez douée. Laisse la lecture à ceux qui n'ont pas tes talents."


Cela résonnait comme un conseil mais il fronça des sourcils en montrant les dents. Aussitôt la succube sentit des griffes invisibles lui lacérer les ailes. Elle tomba en avant avec un hoquet de douleur mitigée.
Frissonnante, elle se frotta les épaules et se raccrocha à une étagère, luttant pour se relever. Elle avait les yeux fermés, et des larmes glissaient sur ses joues. La brûlure remontait le long des ailes et lui dévorant le dos, élançant dans la nuque et les reins.
Winslow partit d'un rire cruel, satisfait d'exceller dans l'art de la torture aussi bien qu'une démone dont c'était la spécialité. Il tapota paternellement la tête de la créature :
"Au fait, Mirthea. Sais-tu où est Daphnis ?
-Je crois... Qu'elle joue... Dehors, maitre..., grinça la succube en gardant la tête penchée, aux pieds de son bourreau.
-Cela ne m'étonne pas. Elle profite de la moindre occasion pour s'éclipser. J'aurais dû lui trancher les pieds. Peu importe : retrouve-la et garde-la à l'intérieur. Je pars à Comté-du-nord remettre une lettre. Quand je serai revenu, je veux qu'elle soit prête à partir.
-Vous partez en voyage ? Demanda-t-elle en ouvrant un oeil intrigué.
-Contente-toi de faire ce que je te dis."


Elle acquiesça rapidement, de peur de subir une nouvelle admonestation. Satisfait, Winslow quitta sa demeure, muni d'un chapeau à moitié fripé. En descendant prudemment le sentier, il ne lui faudrait pas plus d'une petite heure pour rejoindre Comté-du-Nord.
On ne peut pas dire qu'il était très populaire là-bas, mais les moines seraient probablement ravis d'apprendre la nouvelle : ils étaient les premiers à lui conseiller de confier l'enfant à quelqu'un pour qui c'était plus... naturel.
Il eut un haussement d'épaules et laissa échapper un rire moqueur, tout en descendant la colline : finalement, il lui avait bien sauvé la vie, à cette gamine !


A peine s'était-il éloigné que la succube, après l'avoir suivi des yeux avec attention, quitta elle aussi la maison. Comme à son habitude, dès qu'elle quittait la masure, elle se recouvrait d'une épaisse cape grise.
Avec le capuchon rabattu, elle pouvait assez facilement passer pour une bonne femme sans intérêt, une vieillarde courbée, bossue, aux paroles incompréhensibles. C'était sous cet aspect qu'elle allait parfois récolter des plantes ou d'autres ingrédients, dans les sous-bois, quand son maitre l'exigeait.
Rares étaient les villageois à la rencontrer. Ceux qui croisaient sa route ressentaient quelque chose d'étrange dans cette forme encapuchonnée, et préféraient s'écarter en silence. Quant aux brigands, elle leur suçait l'âme sans la moindre difficulté.


Elle serpenta dans les parages de la bicoque, faisant le tour des bosquets, grattant le sol du sabot, palpant les troncs des arbres. Il était curieux comme, aux abords de la demeure, la nature semblait s'étioler, même au beau milieu du printemps.
Des champignons phosphorescents, des lichens ligneux, des vers parasites rampaient sur les troncs noueux. Elle reconnaissait là une conséquence des énergies gangrénées manipulées par son maitre.
Elle ne s'en inquiétait pas outre mesure. La santé du bois n'était pas une de ses priorités - et les nourrices qui s'étaient succédé avaient appris à Daphnis à ne pas manger tout ce qu'elle trouvait.


La petite Daphnis était justement assise à côté du ruisseau. C'était un ru étroit et caillouteux, qui dévalait depuis une source toute proche. Plus bas, il se changeait en torrent, puis rejoignait les rivières d'Elwynn.
Mais à cet endroit, ce n'était encore qu'un filet d'eau froide, rapide mais sans danger. L'enfant, les genoux et les mains trempées, s'amusait à jeter des galets dans le ruisseau, à fabriquer des barrages de boue, à attraper les grenouilles.
Dès que la succube arriva au bord de la rivière, la gamine tourna vers elle un regard amusé. Brandissant un crapaud tout boursoufflé d'air, elle lança un cri de victoire :
"R'ga'de, tante ! Gue'nouille !"
La succube roula des yeux et s'accroupit devant la gamine. Elle avait les cheveux emmêlés, la robe constellée de boue, et la bestiole dans ses petites mains roulait des yeux dans tous les sens en agitant ses pattes élastiques.
La démone attrapa le batracien par une palme, le libérant de l'étreinte de la petite chasseresse. Soulevant la bestiole à hauteur de son visage, la diablesse la contempla comme si cette chose était transparente. Puis elle la reposa entre les paumes de la gamine et referma les petites mains dessus en ordonnant :
"Draine."
La gamine écarquilla les yeux :
"Pou'quoi ? L'est gentille !"
La succube passa une main sur son cou, exaspérée. Cette gamine avait-elle le potentiel qu'elle avait cru deviner ? Ou n'était-ce qu'une de ces humaines écervelées qui deviennent boulangère, fermière ou blanchisseuses, se marient à quinze ans, ont dix enfants à trente et meurent à cinquante ?
"Draine, te dis-je. Tu dois t'entrainer.
-Entraner ?
-Oui. De toute façon, il y en a plein d'autres ici. Je t'en attraperai plein.
-D'accord !"


La gamine pressa ses mains sur le crapaud, qui commença à pousser des clapotements désespérés. Une lueur vert pâle, intense, nimba le corps pustuleux. Puis l'énergie lumineuse fut absorbée par les doigts boudinés de la fillette, et le corps sans vie de l'amphibien s'affala.
"T'as vu, tante ? J'ai drané !"
La succube esquissa un sourire satisfait. De jour en jour, elle faisait des progrès. Evidemment, elle avait un sacré coup de main, avec la connexion qu'elles partageaient, mais tout de même. Elle pourrait faire quelque chose de sa "nièce", finalement.
"J'ai vu, j'ai vu. Maintenant, tu dois te lever. Ton père veux t'emmener en voyage.
-Mais les gue-nouilles ? Protesta la fillette, en lâchant le crapaud mort.
-Il a dit qu'il y en avait des tas là-bas. Ne t'inquiète pas."


La petite regarda avec envie les grenouilles qui sautillaient, à quelques mètres d'elle, entre les joncs du ruisseau.
"Bon, d'accord..."
Elle tendit les bras vers celle qu'elle considérait comme sa tante.
"Attend, ordonna la succube. D'abord, tu dois boire.
-Mais c'est pas bon ! Beurk ! Se rebella la gamine, en faisant une horrible grimace.
-C'est pour que tu sois forte !
-Pourquoiiii ?
-Il y a beaucoup de dangers dans ce monde. Je te l'ai déjà expliqué. Tu dois être forte. Sinon, tu te feras croquer par un loup. Ou tuer par un bandit.
-Je draine ! Assura la fillette en montrant ses mains roses.
-Oui, mais certains dangers sont plus forts que toi", affirma la démone en s'entaillant le poignet gauche avec ses griffes droites.


Elle tendit le bras devant la gamine ; des gouttes de sang noir ruisselaient de la blessure, goutte-à-goutte. Daphnis s'approcha en boudant, puis lécha la plaie avec prudence. L'odeur du sang démoniaque était forte, épicée.
Son goût, pire encore. C'était un mélange de fer, de soufre et de viande putréfiée. Pendant quelques secondes, la gamine eut l'impression que le sang luttait dans sa bouche pour s'échapper. Elle avalant en fermant les yeux, écœurée.
L'instant d'après, elle avait chaud et tremblait de fièvre. La succube la portait dans ses bras et lui fredonnait une comptine, tout en affichant un large sourire.
Chaque jour qui passait raffermissait leur lien.


Bientôt, elle pourrait mettre son plan à exécution.


Bientôt, elle se vengerait de Winslow.



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MessagePosté le: Lun 5 Déc - 13:17 (2016)    Sujet du message: Daphnis - Histoire d'une orpheline Répondre en citant

A l'issue de la deuxième, puis de la troisième guerre, la proportion de population adulte massacrée avait atteint des sommets à Hurlevent. On parle beaucoup des victoires remportées par l'Alliance, des faits d'armes glorieux, de l'ascension des paladins...
Derrière les bannières officielles et la tapisserie de la légende collective se cachait une réalité bien plus tragique. La ville était encore couverte du sang des batailles. Une grande partie du royaume avait été pillée, incendiée ou passée au fil de l'épée.
Les cimetières ne suffisaient plus à accueillir les morts au combat, ainsi que les nombreuses autres victimes collatérales, décimées par la famine, les maladies et l'indigence. L'Eglise avait dû délimiter à la hâte de nouvelles nécropoles, et créer un tout nouveau clergé dédié entièrement aux morts, les nécrologes.


A cette époque, les autorités royales encourageaient vivement les citoyens à repeupler les terres. Sans enfant, pas de bras, et sans bras, pas de blé. Les Carmines et la Marche de l'Ouest, anciens greniers à blé du royaume, s'étaient changés en déserts, friches ou les gnolls se multipliaient.
Bientôt les hérauts du roi parcouraient les routes, encourageant une reproduction effrénée, sous la férule bienveillante de la religion officielle. Dans les campagnes, le taux de natalité était déjà élevé ; il explosa.
Ce phénomène de démultiplication des naissances, cumulé avec la mort de très nombreux parents dans les années qui suivirent la guerre, jeta des milliers d'orphelins sur les routes, dont la famille ne pouvait plus nourrir les bouches.


Avant même que soit achevée la reconstruction de Hurlevent, la cité était un phare d'espoir au milieu d'un pays ravagé. Les ouvriers qui rebâtissaient les remparts de la capitale semblaient porter sur leurs épaules toutes les espérances de la nation.
Mais tout n'était pas rose, même à Hurlevent, car la cité était en pleine crise économique. On manquait de bras dans les fermes, la pauvreté avait vidé jusqu'aux caisses de l'état, les marchands des états voisins hésitaient à reprendre les vieilles routes commerciales.
Seul le lointain souverain de Dun-Morogh entretenait des relations étroites avec le jeune roi Varian, et les Nains étaient bien loin ; un pharamineux projet de tram souterrain, reliant les deux capitales, ne suffisait pas à redonner du courage aux Hurleventois.
Pour la plupart, ce n'était encore qu'un prétexte de plus pour augmenter les taxes ; le peuple gémissait sous les impôts, murmurant de plus en plus contre un pouvoir autoritaire qui ne trouvait plus de solutions aux nombreux problèmes du peuple.
Pour ne rien arranger, les bourses des nobles restaient désespérément fermées. Ceux qui disposaient encore de riches fermages, les seigneurs prospères de Clairbois ou d'Elwynn, rechignaient à participer aux efforts communs.
Dame Prestor, la fer-de-lance des revendications des nobles, encourageait ses homologues à ne rien céder de leurs avantages. Elle étendait son influence sur tout le palais, tournant toujours la situation à l'avantage des familles privilégiées.


C'était un contexte difficile, voire dramatique pour tous ces enfants, sans père ni mère, abandonnés sur les routes. Les plus faibles, les blessés et les mutilés survivaient de mendicité, leut état pitoyable ouvrant les bourses des passants.
Mais la plupart se débrouillaient comme ils pouvaient, usant de vol et de braconnage pour tromper leur faim. Beaucoup finissaient sous les dents des loups, des murlocs, des kobolds, quand ils n'avaient pas le malheur d'être enchainés par des escalavagistes.
Les petits vagabonds qui échappaient aux dangers du monde sauvage se réfugiaient dans les rues de la nouvelle capitale. Le nombre croissant de gamins des rues à Hurlevent suscita tant la peur que la pitié parmi les résidents. Bientôt, on ne pouvait plus se promener seul de nuit, de peur d'être dépouillé par des hordes de vauriens.


C'est pourquoi le projet d'un orphelinat royal fut approuvé par tous les corps de la nation. Pour la première fois depuis la fin de la, guerre, les paysans, les bourgeois, les nobles et le roi avaient trouvé un terrain d'entente.
Dès que le cachet du grand chambellan eut séché sur l'acte de fondation, une collecte de dons fut lancée en grande pompe par l'Eglise de la Lumière, qui se proposait comme prometteur et protecteur des orphelins. Dame Prestor, fait exceptionnel, fit une grosse donation de mille pièces d'or pour participer au projet.
A sa suite, quelques nobles acceptèrent de doter l'orphelinat de subsides (en échange de voix supplémentaires au conseil, mises en vente par dame Prestor). Beaucoup de familles pauvres donnèrent toutes leurs maigres économies pour que les petits mendiants de Hurlevent trouvent un toit.


Ironie du sort, à la même époque où la guilde des maçons se voyait refuser la paie de ses honoraires, par un roi désargenté et impuissant, l'évêque plaçait sur la place Faol la première pierre du grand orphelinat.
Quantités de maisons et d'édifices avaient été détruits ou remplacés depuis, quand ce n'était pas des quartiers complets. Le parc, le port de guerre, le quartier des mages avaient été repensés, détruits, icnendiés et rebâtis.
Mais l'orphelinat royal était une institution immuable de la cité, un point de repère qu'on était sûr de retrouver. Car avec les années, le nombre d'orphelins ne diminuait pas.


L'Eglise de la Lumière, bien qu'elle se soit portée garante de son bon fonctionnement, s'était peu à peu éloignée de cette structure, avec laquelle elle n'avait officiellement plus d'attaches. Tout au plus accueillait-elle parfois les jeunes têtes blondes, dans les rangs desquelles elle piochait des servants d'autels, des chanteurs et des domestiques.
Mais la plupart des maitres et institutrices avaient été formés à l'école de la religion de la Lumière, ce qui expliquait que la religion garde une grande place dans l'éducation des futurs citoyens. Les orphelins devaient devenir des parfaits petits sujets modèles.
Aussi la charte de l'orphelinat était-elle basée sur les trois vertus, autant que sur l'apprentissage des lois du royaume. En théorie, cette charte garantissait aux enfants un enseignement égalitaire quotidien, du temps libre pour s'amuser, et vers la quinzième année, la remise d'un diplôme ouvrant la porte des universités royales.
Chaque matin, les enfants devaient réciter cette grande charte, dont ils finissaient par connaitre jusqu'à la moindre virgule. Les pauvres gamins ne devaient pas comprendre ce qu'on leur faisait annoner, car leur réalité, bientôt, s'éloigna de la vie idéale dont ils apprenaient la description.


Daphnis avait échoué à l'orphelinat dans une période où la paix régnait depuis plusieurs années. Plus personne ne croyait que les orcs reviendraient planter leurs tentes devant les fossés de la ville ; et même la perspective d'une nouvelle ère de croissance pointait le bout de son nez.
Hélas les menaces de guerre enflaient de jour en jour. Bien que le royaume, stabilisé avec difficulté, ne redoutait plus de voir son territoire foulé par des armées étrangères, il cherchait encore à trouver un équilibre.
A l'intérieur de ses cités, rien n'allait plus entre un conseil des nobles tenu d'une main de velours par dame Prestor, et une royauté de plus en plus erratique ; tous ceux qui détenaient le pouvoir semblaient plus intéressés par l'amas de richesse et la chasse, plutôt que les soucis du bas peuple.


Or ces problèmes, déjà récurrents, menaçaient de détruire la fragile paix. Dans les provinces, les routes se chargeaient de bandits et de bêtes sauvages, à un tel point que le court trajet de Hurlevent à Comté-du-Nord n'était plus entrepris que par des détachements de l'armée royale.
Tandis que des rumeurs toujours plus inquiétantes venaient de Sombrecomté, les émissaires du comte des Carmines rapportaient de nouveaux dangers : on parlait d'hommes-loups plus nombreux que les feuilles des arbres, d'un nouveau chef de guerre à a tête des orcs Rochenoire.
La crainte de conflits armés, d'un retour des démons (ou pire, des deux) encouragea les éducateurs de l'orphelinat à élever leurs petits à la dure. Hurlevent était loin de ces préoccupations, mais la psychose de ses habitants n'en était pas moins vivace.
La Légion Ardente pouvait revenir à tout moment. On soupçonnait déjà des sectateurs se cacher derrière le masque d'honnêtes citoyens. Il n'était pas question de traiter à la légère les futurs soldats et guerrières de la nation.


Hurlevent était un lion dressé face aux horreurs d'Azeroth, le bouclier et le glaive de l'Alliance. Les Nains s'étaient scindés en trois clans, les Gnomes ne faisaient plus parler d'eux depuis des années (on murmurait dans les tavernes que leur espèce s'était auto-détruite dans une expérience malheureuse).
Plus que jamais, la dernière nation Humaine des Royaumes de l'Est (si on ne comptait pas Gilnéas, enclavée derrière son mur) se devait d'incarner l'idéal de la justice ; voilà qu'elle était la conviction des éducateurs de l'orphelinat.
Chaque rejeton de la ville devait incarner le lion, ce symbole de courage et de vertu. C'est pourquoi la discipline ne se relâchait jamais - et les punitions pleuvaient pour un oui ou pour un non.


La doctrine principale devint la Ténacité, ce point cardinal que les prêtres prêchaient beaucoup, mais qu'ils ne mettaient bien souvent en pratique que dans leurs sermons. Les maitresses de l'orphelinat, leur rectrice en tête, entendaient enseigner la rigueur aux enfants à leur charge.
Les coups de règles, de fouet, les privations de repas et de sommeil, les gifles, l'isolement étaient les meilleurs moyens pour faire rentrer dans le rang des enfants qui, toute leur courte vie, n'avaient connu que la loi de la rue.


Souvent, les nouveaux pensionnaires avaient été ramassés par des marchands à qui ils avaient volé une pomme ou un crouton de pain ; ou bien ils avaient été retrouvés par des paladins, dans les ruines d'un village abandonné.
D'où qu'ils viennent, quel que soit leur passé, les instructrices traitaient les enfants avec une égalité impartiale : elles les considéraient tous comme de la graine de délinquants, de la mauvaise herbe qu'il fallait faire pousser droit - ou écraser à coups de bottes.
Daphnis n'eut pas droit à un traitement de faveur. Ses origines paysannes ne faisaient que rajouter une cause de mépris supplémentaire, et les maitresses se montrèrent d'autant plus exigeantes avec cette "petite morveuse irrespectueuse".


La journée type, pour les orphelins, commençait vers quatre heures du matin. Bien souvent, ils dormaient à trois ou quatre sur des paillasses dures, dont les matelas plats n'offraient un confort que très théorique... Gare à ceux qui ne se levaient pas dès les premiers sons de cloche !
Les enfants se dépêchaient alors de faire leur toilette, car ils devaient être propres pour l'inspection. Ceux qui n'avaient pas les cheveux et les mains impeccables étaient mis de corvée de balayage. il y avait toujours des punis, car le nettoyage des chambres était un travail quotidien.
Ensuite, les maitresses emmenaient les enfants au réfectoire. La bouillie du matin, un gruau infâme réchauffé de l'avant-veille, était arrosé d'eau des canaux -et très rarement, accompagné d'un morceau de pain sec.
Après avoir ingurgité la tambouille douteuse, les enfants rendaient grâce à la Lumière pour leur repas ; puis sous la surveillance de précepteurs armés de bâtons, on les emmenait dans les faubourgs.


Il y avait toujours quelque chose à faire dans une grande ville comme Hurlevent. Les petites mains étaient mises à contribution pour drainer les égouts, récurer les canaux ou participer à la réfection d'une façade.
Il n'y avait pas de repas de midi, car l'abstinence forge le caractère. L'après-midi, on rassemblait les rejetons dans des salles étroites, où on leur faisait la leçon jusqu'au coucher du soleil.
Quiconque s'endormait, ou ne pouvait pas réciter un passage de la veille, était battu devant ses camarades. Ceux qui bavardaient, riaient ou avaient l'air distrait, subissaient le même traitement.


Une heure avant le coucher du soleil, les éducatrices rabrouaient les gamins pour les expédier à la cathédrale. Plusieurs prêtres et prêtresses les recevaient sur les bancs, écoutant leurs confessions. Il fallait avouer ses fautes avant que la nuit ne tombe.
Au cours de ces entretiens, les maitresses n'étaient jamais bien loin. Souvent, elles assistaient aux aveux et suggéraient aux enfants des fautes imaginaires. Dans tous les cas, les pénitences pouvaient aller d'une heure à genoux à une privation de repas. Une fois sortis de la cathédrale, les gamins pouvaient voir leur punition doublée, au cas où.


Quand on rentrait, ceux qui avaient le droit de manger avalaient une soupe transparente, où quelques radis noirs se battaient en duel. Il n'y avait ni pain ni sel, et quelques gros morceaux de lard étaient sensés épaissir un chaudron entier.
Suivaient une heure de prière et une nouvelle leçon de morale, ainsi qu'une inspection des litières. On s'assurait que les orphelins n'avaient pas ramené quelque chose de leur journée : les jouets et les possessions personnelles étaient prohibés.
Fourbus, les gamins s'effondraient dans leurs lits sans demander leur reste. Rares étaient ceux qui envisageaient de chahuter à la faveur de la pénombre - de toute façon, plusieurs éducatrices et veilleurs de nuit faisaient des rondes à la lanterne.


L'été, on les emmenait dans les champs de la banlieue Est. Courbés dans les prés, ramassant les légumes ou arrachant les épis de blé, les gamins affamés, épuisés, pouvaient voir se profiler au-dessus d'eux la toiture orgueilleuse du palais royal, dominant toute la ville.
L'hiver, on les envoyait collecter du bois dans les forêts voisines, ou mendier du suif dans les fermes ; toujours sous la direction, bien sûr, d'accompagnateurs sourcilleux, autant pour assurer leur sécurité que pour les remettre dans le droit chemin s'ils osaient prendre des initiatives.
Quand une procession religieuse ou un défilé officiel traversait les rues, les enfants étaient mis à contribution. Ils devaient se fabriquer des costumes et brandir des drapeaux, apprendre des chants à la goire du roi ou de l'évêque Benedictus.


Les premières années à l'orphelinat furent particulièrement éprouvantes pour la petite Daphnis. Même si sa vie d'autrefois n'avait rien d'ydillique, elle pouvait se promener sous les épaisses frondaisons d'Elwynn, jouer dans les ruisseaux et s'inventer des histoires.
Dans l'univers sclérosé de Hurlevent, toute initiative, toute facétie était brimée ; les doigts de la petite fille reçurent des coups de règles presque chaque jour, et les lanières de cuir marquaient régulièrement son dos.
Elle n'avait pas d'amis parmi les autres enfants : les plus jeunes craignaient la rage contenue qui courait dans ses veines, cette envie de rébellion qui ne pouvait qu'attirer des ennuis. Plus on la punissait, plus Daphnis préparait de nouvelles vengeances contre ses maitres.
Mais les farces étaient toujours découvertes, et les rares gamins qui l'accompagnaient dans ses révoltes finissaient par la craindre ou la haïr, par peur des répercussions. Quant aux plus vieux garnements, ils se moquaient d'elle et la martyrisaient dès qu'ils en avaient l'occasion.


Plus que tout, Daphnis regrettait l'absence de son étrange amie, cette "tante Mirthea" dont elle avait conservé le souvenir. Elle ne se rappelait pas son visage ni son apparence, mais la jeune enfant conservait, imprimée dans son âme, l'odeur épicée de son amie, sa voix sirupeuse et la mémoire de son nom exotique.
Souvent, la nuit, Daphnis répétait en boucle le nom de cette alliée, espérant la revoir. Elle était persuadée qu'elle l'aiderait à s'enfuir, qu'elle la protègerait contre les vauriens et les instructeurs.
Hélas les jours et les nuits passaient, et Mirthea n'était toujours pas là. La petite orpheline vit une, puis deux ans s'écouler, sans le moindre rayon d'espoir dans sa vie de tribulations. Elle commençait à désespérer pour de bon.
Un événement inattendu, pourtant, se produisit.



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Karitas


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MessagePosté le: Lun 5 Déc - 15:18 (2016)    Sujet du message: Daphnis - Histoire d'une orpheline Répondre en citant

C'était un matin de printemps ; mais le mauvais temps régnait encore à Hurlevent. Les congères s'accumulaient sous les soupentes, et les sabots claquaient sur le verglas. Les soldats en permission grommelaient de ne pas avoir obtenu congé à une meilleure saison, et noyaient leur frustration dans la bière.
Le vent soufflait avec méchanceté dans les rues de la ville. Rares étaient les passants à s'aventurer le long des berges glacées, surtout de si bon matin. Beaucoup de neige s'accrochait encore sur les toits des bicoques de la vieille ville, ou bien s'entassait dans les ruelles.


Pourtant, un groupe progressait avec difficulté dans le dédale de rues, trois adultes et une quinzaine de gamins dont les têtes dépassaient à peine les paquets de neige. Armés de pelles en bois, les orphelins devaient dégager les passages.
Les accompagnateurs, deux instructrices emmitouflées dans de gros manteaux de fourrure, et un grand type barbu coiffé d'un lourd bonnet, grondaient les galopins qui s'écartaient trop du groupe. Mademoiselle Clara, la cinquantaine tassée, armée d'un gros bâton, menait la bande avec une voix haut-perchée.
Derrière elle, le Mahieu, un vieux dévot qui n'avait jamais été autorisé à entrer dans le clergé, faisait fuir les rares promeneurs avec ses sourires vicelards ; il brandissait une lanterne d'une main et remuait un lourd fouet clouté de l'autre.
A l'arrière du cortège, mademoiselle Nellie fermait la marche ; c'était une jeune femme à la voix douce, aux cheveux coiffés dans un chignon impeccable ; sa fausse gentillesse cachait un sadisme consommé, et elle terrifiait les enfants plus que les deux autres.


Il y avait beaucoup de gens peu recommandables dans cette portion de la cité, et les trois adultes ne manquaient pas de le rappeler aux gamins à grands renforts de claques : s'ils n'y prenaient pas garde, ils pourraient finir entre les mains de criminels, et c'était ce qu'ils mériteraient !
Les gamins, plus terrifiés par les menaces de gifle que par d'hypothétiques trafiquants. Mais enfin, tout le monde arriva sans encombre devant le Dragon Jovial, la plus grosse auberge de ce quartier - et le commanditaire de l'expédition.
C'était un établissement d'un certain prestige, surtout dans ce quartier défavorisé ; il faisait partie des rares bâtiments dont les murs étaient restés débout après la deuxième guerre, un exploit dont le propriétaire n'était pas peu fier. La charpente était branlante, mais elle faisait partie du patrimoine local.
Les gamins levaient le nez vers les fenêtres calfeutrées, se léchant les babines. Ils avaient les papilles émoustillées par les chaudes odeurs de bougie, d'alcool et de pain fumant qui sortaient de la bâtisse ; l'activité à l'intérieur répandait une chaleur et un brouhaha bienveillants.


Les instructeurs placèrent les moutards en rang avec quelques coups de pied bien sentis. Le gros barman ne tarda pas à apparaitre, dans l'embrasure de la porte ; c'était un homme replet au visage gras, joyeux comme son enseigne. Un torchon sur l'épaule, il se pencha et salua la compagnie d'une révérence maladroite :
"Ah, vous voilà mesdames ! Vous êtes matinale. M'sieur Mahieu. Salut les enfants !
-Allons, qu'avez-vous à dire, petits malappris ?" Tança Mlle Clara.
Les enfants répondirent en coeur :
"Bonjour monsieur Grosbonnet !
-Sainte Lumière ! Grogna la vieille femme. Il faut toujours se battre pour leur soutirer un peu de savoir-vivre.
-Ils ont l'air d'avoir froid vos mioches, nota l'aubergiste en regardant les visages rouges des enfants et leurs lèvres bleuies.
-L'avenir appartient aux courageux, répliqua Mlle Nellie, en esquissant un sourire suave.
-Heu... Certes, certes, hésita le gros bonhomme. Enfin, puisque vous êtes là, plus tôt commencé, plus tôt fini !
Mlle Clara en talochant un gamin qui formait une boule de neige entre ses mains, et tourna son regard revêche vers le tavernier :
"Par où doivent-ils commencer ?
-Vous pouvez… Hum… vous y mettre de suite là-derrière, indiqua-t-il du pouce. Y'a tout l'tour à faire de toute façon. La poudreuse s'est vachement accumulée...
-Vous voulez dire "beaucoup accumulée" ? Le corrigea la vieille chouette, les lèvres pincées.
-Oh, heu, ouais, beaucoup accumulée du côté des écuries. Elle commence à faire d'la gadoue, c'est pas bon pour les chevaux toute cette humidité.
-Vous avez entendu les enfants ? Fit Mlle Nellie en tapant dans ses mains. Eh bien qu'attendez-vous ? Allons, au travail ! Pensez à ces pauvres bêtes !"


Pendant que les gamins se dirigeaient en silence derrière l'auberge, sous la surveillance du Mahieu, les deux éducatrices commencèrent à discuter avec le tavernier. Daphnis, sa pelle sur l'épaule, entendit vaguement quelques bribes de la conversation : les deux maitresses cherchaient à savoir si le barman avait besoin d'apprentis, ou s'il n'avait pas vu des gamins des rues dans le quartier.
Cependant, il fallait se mettre au travail. Le père Grosbonnet n'avait pas exagéré : près des appentis de l'écurie, la neige formait des masses informes de deux mètres de haut, accumulée après toute une saison d'intempéries. Par endroit, elle débordait jusque dans les canaux, dont elle recouvrait la surface gelée.
Les enfants se mirent à l'ouvrage sous les aboiements de leur contremaitre. Les plus jeunes, avec précaution, se laissèrent descendre sur la surface polie du canal, où ils cassèrent la glace ; une fois qu'ils avaient élargi un trou assez gros, les autres commencèrent à y balancer leurs pelletées de neige.
C'était un travail épuisant pour leurs petites mains. C'était encore la pénombre du matin, il faisait sombre et froid ; l'humidité imprégna bientôt leurs tuniques. Ils n'avaient ni fourrures, ni gants, et certains devaient creuser la neige sans outils, avec leurs simples doigts.
La transpiration de l'effort s'ajouta à l'humidité, collant leurs vêtements. Des frissons parcouraient leur dos mais ils essuyaient leur sueur et redoublaient d'ouvrage, de peur de se faire gronder. plusieurs se mirent à tousser, sans cesser de travailler.


Daphnis serrait les dents pour éviter qu'elles ne claquent de froid. Mais le plus dur, ce n'était pas le vent, le froid ou l'ouvrage ; c'était de devoir travailler à côté d'Eddie, ce méchant garçon.
Eddie l'avait détestée dès le premier regard. Peut-être qu'il n'aimait pas les filles, peut-être qu'il n'aimait pas les brunes. Ou alors il avait juste besoin d'un souffre-douleur. Elle n'avait que huit ou neuf ans, lui en avait douze, et il lui faisait des misères dès qu'il pouvait.
A l'orphelinat, leurs lits étaient tout proches, et il s'arrangeait toujours pour mettre dans la paillasse de la gamine une araignée ou des vers de terre. Il l'accusait de toutes les corvées dont il ne s'acquittait pas, et la frappait dès que les maitres avaient le dos tourné.


Il y avait bien un garçon, plus grand qu'eux deux, qui parfois prenait sa défense ; c'était un gentil gamin qui avait parfois offert à Daphnis un morceau de pain, ou qui l'aidait à porter ses fagots de bois, quand elle n'avait plus de forces.
Mais il était beaucoup plus grand qu'elle, il avait été placé en apprentissage chez les bûcherons d'Elwynn. Depuis, la fillette n'avait plus jamais entendu parler de lui. Sans son protecteur, elle était retombée sous la coupe de son bourreau, le vilain Eddie.


Ce jour-là, il s'amusait, à chaque fois qu'il jetait le contenu de sa pelle, à l'envoyer en direction de la petite fille. Daphnis esquiva plusieurs fois les coups du vaurien, mais tomba deux fois en glissant sur le verglas. A chaque fois, le méchant Eddie ricanait de sa voix nasillarde.
Daphnis lui jeta un regard noir quand, une nouvelle fois, elle n'arriva pas à esquiver la pelle et reçut une pluie de neige sur la tête. La poudreuse lui glissait dans les oreilles, les yeux et le cou, lui arrachant un cri de surprise.
"Eddie ! Espèce de sale...
-Qu'est-ce que c'est encore ? Beugla le Mahieu en soulevant son fouet. Au boulot morveuse ou tu vas tâter d'ma lanière !"
Le surveillant fronça les sourcils avec un sourire vicieux. Eddie étouffa un ricanement en renifflant sa morve, creusant une nouvelle pelletée. Daphnis s'éloigna de plusieurs pas, espérant mettre un peu de distance entre eux.
Mais Eddie était rusé ; il attendit que le maitre ait le dos tourné, occupé à reluquer une fille de joie de l'auberge qui passait devant la ruelle. Le vaurien se décala derrière Daphnis et lui envoya un coup de sa pelle dans le dos avant de rejoindre sa place en s'étranglant de rire.
Daphnis avait reçu le tranchant de métal dans la nuque ; poussant un cri de douleur elle avait basculé en avant, s'écrasant sur le pavé glacé, à moitié assommée. Elle en avait lâché sa pelle.
Elle en était là, à essayer de se relever, les genoux écorchés, la tête remplie de bourdonnements, qu'elle sentit les doigts crochus du Mahieu l'arracher de terre :
"Alors comme ça on joue au lieu d'travailler ? T'as fini d'te vautrer par-terre, sale ratte ! Tu vas voir c'qu'il en coûte de tirer au flanc !"


Elle écarquilla les yeux en regardant la main du méchant homme se lever, découpant dans le ciel pâle sa poigne menaçante ; déjà les lanières cloutées sifflaient en l'air. Le Mahieu la jeté au sol devant elle, et abattit son bras.
Le fouet claqua avec un bruit sec sur le corps de la petite Daphnis. Elle se recroquevilla sur le sol, elle serra ses petits poings et tenta de se protéger la tête, refusant d'émettre le moindre cri : c'eut été lui faire trop de plaisir. Elle commença à verser des larmes, endurant deux, trois, quatre coups. Il fallait qu'elle se taise, qu'elle attende que ça passe...
A ses oreilles, elle entendait à nouveau le ricanement d'Eddie. Non, c'était plus qu'elle n'en pouvait supporter. Elle devait réagir, ou elle préférerait mourir ! Elle ouvrit un oeil derrière la protection de ses avant-bras ; sa tunique était en lambeaux et ses mains étaient couvertes de son propre sang.
Elle regardait le Mahieu droit dans les yeux, avec toute la haine qu'elle éprouvait. Le type barbu arrêta son fouet, avec un instant fugace d'hésitation :
"Mais... Mais ma parole, qu'est-ce que c'est que ces yeux ? Insolente ! Je vais t'apprendre à me respecter !"


Il s'apprêtait à la frapper à nouveau, quand il sentit soudain une terrible douleur dans sa poitrine. Il lâcha son arme, tomba à genoux et se cramponna le buste, haletant, pantelant.
"Qu'est-ce que..."


Mahieu poussa un borborygme confus, laissant s'échapper un caillot de sang noir. Personne n'avait remarqué que Daphnis, se relevant sur un genou, tenait sa main droite avec les doigts à moitié recroquevillés, crispés comme une serre de rapace.
Le Mahieu poussa un gémissement de souffrance en sentant son cœur accélérer à un rythme effréné. Il n'arrivait plus à articuler un mot et tout son corps tremblait. Autour de lui, l'air semblait s'assombrir, et la lanterne posée à côté de lui s'éteignit.


Daphnis ramassa sa petite pelle en fer, titubant vers son bourreau. Les joues ruisselant de larmes, les coupures dans sa peau lui brûlant atrocement le dos, la fillette assena un grand coup de pelle dans la nuque du contremaitre.
La tête de celui-ci bascula en avant et il glissa doucement au bord de la ruelle, tel un pantin désarticulé. Sa carcasse tomba directement sur la glace du canal, qui commença à se craqueler sous son poids.


Les autres enfants s'étaient interrompus dans leurs travaux, et regardaient Daphnis avec un mélange d'horreur et d'admiration. Aucun d'entre eux ne s'attendait à voir la petite fille se rebeller, et encore moins à ce qu'elle triomphe de leur tortionnaire !
Daphnis secoua la tête, chassant les mèches de cheveux poisseux qui se collaient sur son front. Elle sentait encore les marques du fouet, mais elle éprouvait aussi un sentiment nouveau : la sensation d'avoir la maitrise de son destin.
Eddie, cependant, se mit bientôt à hurler :
"Aaaaah ! Mlle Clara ! Mlle Nellie ! Venez-vite ! Elle a..."


Daphnis se jeta sur lui avant qu'il achève sa phrase, lui assenant un terrible coup de pelle dans la mâchoire. Eddie tomba en arrière, atterrissant dans un gros paquet de neige, la lèvre en sang. Il cracha une dent en sifflant :
"Falope ! Tu fas m'le payer !"
Mais la gamine, telle une furie, s'était déjà jetée sur lui et serrait ses petites mains autour du cou de son ennemi. Le vaurien écarquilla les yeux, stupéfait, agitant les bras, cherchant désespérément de l'air.
Deux autres gamins l'attrapèrent pour la tirer en arrière, tandis que le bruit des talons des maitresses s’approchait :
"Lâchez-moi... Laissez-le-moi !" Murmurait la fillette, essayant de se dégager.


Cependant les maitresses arrivaient. Mlle Clara s'écria aussitôt :
"Qu'est-ce que c'est que ce chantier ? Vous devriez tous travailler !
-Mais où est Mahieu ? S'étonna doucement Mlle Nellie, regardant à droite et à gauche.
-Il est parti, mademoiselle", répondit Daphnis en indiquant du doigt le cadavre de Mahieu.


Les deux femmes regardèrent la glace se casser, et le corps du contremaitre plonger dans les eaux noirs ; sans doute avait-il été happé par un brochet affamé - ou pire, un batrodon. Elles frissonnèrent de terreur.
"Sainte Lumière ! Jura Mlle Clara en faisant un signe de piété.
-Que s'est-il donc passé ? Demanda doucement Mlle Nellie, en observant tour à tour les enfants.
-F'est elle ! Cracha Eddie, en pointant un index accusateur sur Daphnis. F'est elle qui l'a pouffé !"


Mlle Clara fronça le nez et regarda la petite Daphnis, demandant d'une voix grave et sèche :
"C'est vrai, sale morveuse ? Tu as agressé le gentil monsieur Mahieu ?
-Non, mademoiselle, intervint une fille d'une dizaine d'années. Ce n'est pas elle, il a glissé tout seul. Je le jure !
-On ne jure pas, péronnelle ! Répondit Mlle Clara en roulant des yeux.
-Elle ment ! S'entêta Eddie. C'est bien Daphnif, elle...
-Non, Mahieu a glissé tout seul approuva un autre garçon qui s'était fait fouetter la veille. Il marchait près du bord, et zou...
-Oui, on a essayé de le rattraper mais sa tête a fait crac et il ne bougeait plus ! Renchérit une autre fillette.
-C'est la vérité !" Approuva un autre.


Mlle Nellie tapa dans ses mains et conclut :
"Allons, assez d'agitation ! C'est un triste accident, nous aimions tous beaucoup monsieur Mahieu. Que son destin tragique vous serve de leçon ! Même les meilleurs peuvent partir, alors faites toujours vos devoirs avec application.
-A commencer par cette ruelle à dégager ! Ajouta Mlle Clara. Allons, à l'ouvrage !"


Cette fois, les deux éducatrices restèrent avec les enfants, surveillant leurs moindres faits et gestes. Toute la journée, Eddie évita de croiser le regard de Daphnis. Elle l'observait avec un mélange de fierté et de haine déterminée.
Elle n'avait plus peur de lui : les autres gamins étaient avec elle désormais ; et Eddie savait de quoi elle était capable. Il s'écoulerait longtemps avant qu'il essaie à nouveau de la tourmenter. Le jour-là, elle serait prête. Elle n'avait plus peur ni d'Eddie, ni de personne.


Cette nuit-là, Daphnis fit un rêve étrange. Elle marchait dans une ruelle glacée où l'ombre envahissait tout : et elle vit soudain, se détachant de la noirceur ambiante, la silhouette élégante de Mirthea. La succube se coula jusqu'à elle, et lui tendait les bras. Daphnis se jetait contre elle et se blottissait contre son sein, sanglotant de soulagement et de fatigue.
Avec un sourire triomphant sur son visage, la démone lui caressait alors la tête, fredonnant un air doux et sensuel. Daphnis avait senti son âme frémir à cette mélodie. La voix de son amie avait alors résonné dans sa tête :
"Ils m'empêchaient de te retrouver, Daphnis, tous ces prêtres et ces adultes. Mais je t'ai cherchée et je t'ai sentie. Aujourd'hui, tu as compris le pouvoir en toi. C'était comme une lueur qui m'a guidée à toi. Nous ne serons plus jamais séparées. Je serai dans ton cœur, chaque fois que tu en auras besoin. Je ne t'abandonnerai plus.
-Je les hais tous, s'entendit Daphnis répondre. Tous autant qu'ils sont.
-Ils sont cruels, approuva la succube, en la berçant contre elle. Mais ne t'inquiète pas, je t'apprendrai à contrôler ce pouvoir.
-Le contrôler ? Crut-elle répéter entre deux bâillements.
-Oui. Tu n'auras plus jamais à les craindre, tous ceux qui te veulent du mal. Je t'aiderai à les détruire, à te jouer d'eux et à les mener par le bout du nez... Maintenant dors... Les nuits prochaines seront mouvementées..."



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MessagePosté le: Aujourd’hui à 14:12 (2018)    Sujet du message: Daphnis - Histoire d'une orpheline

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